Je lisais « Le jour se lève, ça vous apprendra » de Jacques Rigaut dans une tentative de prendre les choses comme elles venaient, j’étais noire, j’essayais donc de trouver refuge dans l’humour noir. Le livre commence de la sorte :
« Je serai sérieux comme le plaisir. Les gens ne savent pas ce qu’ils disent. Il n’y a pas de raisons de vivre, mais il n’y a pas de raisons de mourir non plus. La seule façon qui nous soit laissée de témoigner notre dédain de la vie, c’est de l’accepter. La vie ne vaut pas qu’on se donne la peine de la quitter. On peut par charité l’éviter à quelques-uns, mais à soi-même ? Le désespoir, l’indifférence, les trahisons, la fidélité, la solitude, l’amour, l’absence d’amour, la syphilis, la santé, le sommeil, l’insomnie, le désir, l’impuissance, la platitude, l’art, l’honnêteté, le déshonneur, la médiocrité, l’intelligence, il n’y a pas là de quoi fouetter un chat. Nous savons trop de quoi ces choses sont faites pour y prendre garde ; juste bonnes à propager quelques suicides-accidents (…) Et puis, n’est-ce pas, ce qui nous libère, ce qui nous ôte toute chance de souffrance, c’est ce revolver avec lequel nous nous tuerons ce soir si c’est notre bon plaisir. »
Jacques Rigaut qui dormait vraiment avec son revolver sous l’oreiller, a fini par se tirer une balle dans le cœur à trente ans. Il a bien précisé, longtemps, qu’il ne le ferait jamais par désespoir mais parce que la liberté de décider de sa propre mort l’éloignait de la souffrance. Un joli paradoxe. Les mots du philosophe allemand avec lequel mon amoureux discute dans un ancien couvent font écho. « La liberté est un fantasme affirmé », assurément.
Hier je suis sortie. J’avais la tête qui tournait et chaque geste me demandait des efforts de concentration puissants. Mais je suis arrivée à destination, j’ai deux jambes après tout. Un type m’a fait un grand discours sur les couples : « chacun est libre, chacun fait ce qu’il veut, on se retrouve le soir, si ça marche, ça marche, si ça ne marche pas, ça ne marche pas ». Du vomi de branchouille du vingtième. La liberté n’existe pas, entre autres, parce que nos actes ont des conséquences sur les gens. Et c’est franchement bon de ne pas être libre de faire n’importe quoi. T. que j’aime, qui me manque, que je trouve grand, me demande de croire en moi. Quand on aime, on demande à l’autre de faire des choses pour le bien de l’autre, pas pour le bien de celui qui demande ou alors par ricochet, parce que lorsque les gens vont bien, l’amour peut alors prendre toute la place. Je ne suis pas libre de me laisser aller et c’est vraiment tant mieux.
Au cours de cette soirée où nous mangeons des huîtres et nous buvons du champagne, ce qui troue mon estomac vide, J.P. parle du désert du sud de l’Algérie où il se retrouvera dans quelques jours. Je lui raconte mon grand moment de bonheur, cette année, lorsque je me suis retrouvée dans la nuit de la jungle, à écouter le clapotis des chauves-souris dans la rivière et le cri d’animaux de toutes sortes, au loin. Au dessus, les étoiles. Il me répond : « ah oui, t’es vraiment dark comme nana ». Les premiers pas vers le dehors sont difficiles, je lutte en permanence contre la noirceur et au moment même où j’estime arriver à envoyer un peu de positif, on me dit que je suis noire…Mais je crois qu’il ne m’a pas comprise. Ce soir là, j’étais dans le monde, j’étais ouverte à lui. J’en faisais partie, j’en fais partie. Toute partie, aussi petite soit-elle, a la possibilité de voir la poésie du monde, de l’univers. Ça ne va pas chercher midi à quatorze heures, ce que je raconte, mais pourtant, il m’arrive de l’oublier souvent. Je pense beaucoup à La Ligne Rouge, de Terence Mallick, un film qui parle de l’horreur absolue (la guerre) et de la beauté concomitante qui peut exister, malgré tout. Pas dans la guerre, bien évidemment, la guerre détruit tout à son passage, mais l’herbe finit par repousser sur le champ de bataille. Je pense aussi à ça : il y a une dizaine de jours deux galaxies ont explosé après être rentrées en collision, attirées toutes les deux par un trou noir. C’est violent, grand, majestueux.
Monday, December 21, 2009
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